Chronique 29/47

Chronique GENDARMO-MEDIATICO-POLITICO-JUDICIAIRE

Libération (16/1/92)

 Le Parisien (5/8/92)

A peine les commentaires des miettes du procès sont-elles avalées dans les milieux médiatiques restant sur leur faim, et donc toujours la langue pendante, qu’est annoncée la date des débats en appel devant la 11ème chambre. Ce sera le 20 novembre 1991, soit quelques mois seulement après le jugement rendu en correctionnelle par le président Lacamarats. Se soulèvent alors d’énièmes coups de boutoirs des chroniqueurs judiciaires. Pout tous, c’est un scandale dans le scandale, l’abomination de l’abomination portée à son paroxysme ! Pourquoi ? Parce que le délai d’appel jugé trop court et si urgemment fixé que nécessairement ils y voient la patte de l’Elysée.

En fait ce délai d’appel, effectivement inhabituel, s’explique aisément. Depuis plusieurs mois, le préfet Prouteau avait reçu une habilitation interministérielle et la charge de préparer les mesures de sécurité des jeux olympiques allant s’ouvrir le 8 février 1992 à Albertville. Or, précédemment à sa condamnation, en collaboration avec le ministre Michel Barnier, Jean-Claude Killy, etc., il avait déjà accompli plus que les préliminaires de sa mission. Se posait alors pour les gouvernants la question de savoir si le condamné pourrait et devrait la mener à terme en ayant à l’esprit la menace d’une condamnation confirmée, voire aggravée. D’où vraisemblablement en effet une intervention gouvernementale ayant pour seul objectif, celui de savoir si son remplacement en urgence ne devrait pas être décidé.

Quoi qu’il en soit, la suspicion était trop belle pour que vous ne l’exploitassiez point en collaboration avec la meute aux manettes des rotatives. Je n’évoque pas ici les débats tenus en appel auxquels je n’ai pas assisté. Sauf pour dire qu’ils n’ont duré que de brèves heures seulement, et que la Cour a refusé d’entendre tous témoins au motif qu’elle s’estimait suffisamment informée à la lecture du dossier constitué chez Verleene puis en correctionnelle du 24 au 26 juin 1991.

Beau, vous et moi nous nous sommes revus le 15 janvier 1992 lors du prononcé de l’arrêt à la Cour. Vous en souvenez-vous ? A défaut, je vous en rappelle quelques données :

Prouteau étant le seul relaxé sous les applaudissements de l’assistance, vous exprimez votre rage coutumière. En salle d’audience, sous les huées du public vous le traitez de pourri, vilipendez la magistrature et hurlez « Bravo ! C’est remarquable ! Vive la République ! » etc. Alors que la pièce se vide, escorté de vos défenseurs et de votre imposant staff de souteneurs, l’un du groupe, âgé, figure de général retraité, m’apostrophe au passage en me voyant applaudir : « Vous, vous êtes un pourri. J’ai lu ce que vous avez écrit » (mes 14 pages d’analyses, rectifications et mises au point diffusées, sans aucun doute). J’ai à peine le temps de répliquer « Où sont les pourris ? » que le staff vous suit comme une ombre vers l’extérieur de la salle d’audience. Là où vous attendent micros et caméras trop heureux d’ajouter au scandale. Ceci en prenant soin d’empêcher mon approche vers eux. Notamment par la menace du poing d’un jeune costaud -vous ressemblant, si ma mémoire est bonne- tournoyant au-dessus de ma tête, prêt à s’y abattre et la transformer en galette bretonne à la moindre parole velléitaire esquissée. Une variante de claque dans la gueule, selon moi…

En salle des pas perdus, vous continuez de tempêter face au sort que vous a réservé la Cour : « … la République est magnifique, elle ne compte que des gens propres et honnêtes : il n’y a que les salopards pour être condamnés. Les pressions de toute nature ont fini par payer ! etc., etc. » Mais tous les témoins de votre pantomime ne semblent pas satisfaits. Avez-vous entendu celui qui criait de loin à l’attention des micros : « La justice est enfin rrrrenduuue ! » ? Moi, oui. De très très près, même.

Le feuilleton irlandais aurait-il dû se clore en ce début d’année 1992 ? Que nenni ! En effet, début août la presse révèle que deux des Irlandais, Mickaël Plunkett et Mary Reid, se sont constitués partie civile et ont porté plainte pour les crimes d’attentat aux libertés et de faux en écritures publiques commis par fonctionnaires. Vous voila donc reparti en campagne – nouvelle campagne de défausse par de virulentes accusations portées en direction ciblée non plus tellement sur Prouteau stigmatisé malgré sa relaxe, mais sur un Barril par trop oublié depuis un moment à vos yeux.

Le 3 septembre 1992, le Parisien y va de sa production : la plainte des Irlandais, portée quelques jours avant le délai de prescription, a abouti au cabinet du juge d’instruction Yves Madre, de Versailles. Les conditions d’exécution de la fameuse perquisition à Vincennes vont-ils enfin jaillir sous la plume de cet éminent magistrat, après 10 années de carences imputables à la Justice ? Je n’ose plus y croire, moi qui m’étais bercé d’illusions lors de mon témoignage produit en correctionnelle, pensant qu’il donnerait lieu à report des débats après complément d’informations… Vous allez devoir reprendre le combat. Et moi poursuivre le mien toujours au nom de la vérité, pour l’honneur de vos ex subordonnés et celui de la compagnie de Gendarmerie vincennoise que vous avez sali outrageusement autant qu’injustement.

Quelques années passent avec la diffusion médiatisée d’éléments en rapport avec les faits, mais non issus du cabinet Madre parce que plus étanche que ne l’avait été celui de son confrère parisien, Alain Verleene. Ainsi, la France apprend-t-elle :

> qu’en octobre 1992, l’Irlandais King est arrêté parce que soupçonné d’avoir porté assistance à l’ETA basque (il sera innocenté rapidement, fixé qu’il était déjà en Bretagne, membre actif dans plusieurs associations communales de sa ville de taille moyenne,

> qu’en juillet 1993, Barril qui avait déposé plainte pour diffamation contre le Monde et Plenel en a été pour ses frais jusqu’en appel (comme il le sera d’ailleurs en cassation au cours de l’année 1995). Belle occasion pour vous d’alimenter la presse de vos commentaires ! Ainsi, déclarez-vous au chroniqueur Artus : « Je ne peux que me réjouir de ce jugement. Et de rappeler avec délice cette formule d’un magistrat, président de correctionnelle : « Ni l’action du parquet, ni l’inertie d’un juge d’instruction ne peuvent permettre à Barril d’en tirer un brevet d’innocence »,

> qu’en 1994, l’annonce est faite de l’inculpation de Prouteau dans l’affaire des écoutes de l’Elysée (j’y viendrai en détail),

> que vous clamez tous azimuts votre volonté de passer aux assises s’il le faut, sous réserve que Barril soit sur le même banc que vous,

> qu’en février 1995, Jégat est mort, événement qui donne lieu, lui aussi, à ressasser l’affaire de Vincennes sur tous les tons, et à gloser sur la lenteur à instruire du juge Madre. La presse, toujours titillée par vous, ne manque pas d’y voir une nouvelle fois la patte élyséenne exigeant que l’affaire soit étouffée. Une erreur monumentale : rappelons-nous le conseil de Mitterrand au garde des Sceaux Chalandon : « Que la justice fasse donc son travail, monsieur le ministre ! » … et celui du Premier ministre, Mauroy.

En janvier 1996, une brillante (?) émission passe sur A2 – émission tout à votre gloire d’innocent, à charge d’un Barril décrit comme le bras agissant de l’Elysée au temps où il drivait le GIGN.

1997 est fertile en informations ; l’affaire des écoutes de l’Elysée, mitonnant dans les salles de rédaction depuis l’inculpation de Prouteau ne manque pas d’être rappelée. En votre faveur, cela va de soi,

Ainsi, en décembre, le Figaro nous apprend que des années après avoir obtenu votre mise à la retraite en 1987, vous avez demandé au chef des armées, Chirac, votre réintégration dans la Gendarmerie.

(Tiens donc, dans le secteur civil, avez-vous des ennuis ? Ou y êtes-vous en manque d’autorité, de pouvoir y exercer une pression considérable sans retombées fâcheuses, comme celle opérée sur le major Windels et les autres sous-officiers poussés à l’illégalité ? Ou encore est-il lassant, quand on est à la recherche d’emplois à sa mesure, de ventiler des CV ? Déjà que votre emploi à l ’Aquaboulevard avait cessé au lendemain de l’arrêt rendu par la Cour d’appel en janvier 1992. Fallait-il voir là une simple coïncidence de dates ? Ou une décision patronale basée sur le rapport de l’inspectrice du travail que vous aviez fait poireauter devant votre bureau, non loin des personnels de base (en pleurs, tremblant… pour certains éléments féminins d’autre eux) ?

Vous comparant au capitaine Dreyfus et au comte de Monte-Cristo, le chroniqueur du Figaro cite les propos du ministre socialiste de la Défense, Alain Richard, sollicité par l’Elysée pour avis sur l’opportunité de votre demande de réintégration sous l’uniforme. A ses yeux, vous êtes un « …militaire dont le principal tort semble d’avoir trop obéi… » L’espoir fait vivre. Le toupet, l’utopie aussi… A moins qu’en l’occurrence votre demande médiatisée n’ait été qu’un moyen de maintenir le fer au feu. Comme peut l’être le jet périodique d’une pelletée de charbon supplémentaire sur des braises frisant le manque de combustible.

(chronique 30/47 parue le 19/09/2010)